
Il y ces chassés-croisés un peu fous, un peu flous qu’on évoque avec les yeux pétillants d’un enfant qui se souvient que le monde peut contenir un peu de magie si on décide de lui accorder la bonne dose d’attention.
Ce jour-là, je venais de passer de l’autre côté du miroir pour la première fois….Avec ma fille. Cette séance avec Karolina était tant attendue et je m’étais retrouvée dans cette position étrange & vulnérable d’être le sujet plutôt que celle qui tient l’appareil.
Je savais que j’en retirerais un moment doux et privilégié avec mon adorable petite personne préférée, que ces souvenirs en devenir seraient d’autant plus précieux qu’ils ont été très vivement attendus depuis des années car je souhaitais qu’elle soit actrice & décisionnaire de tout cela, qu’elle puisse s’en rappeler vraiment et y participer librement.
Ce même jour, Jen, une amie, m’écrit.
« J’aimerai beaucoup faire une séance avec Glenn »
Elle voulait une séance avec son fils, Glenn. Quelque chose de naturel, rien de trop construit, une balade et des arrêts au gré des envies : tout ce que j’aime tant. Et moi, encore dans l’émotion de mon propre moment hors du temps j’ai lu son message comme on reçoit une réponse à une question pas encore verbalisée…
« Comment fait-on pour encapsuler tous ces moments avec nos enfants ? »
Il y a de ces coïncidences qui réconfortent, font un peu effet miroir et nous prennent par la main.
Jen & Glenn m’ont fait partir à l’aventure pendant cette séance famille, la leur.





La danse inversée : se retrouver de l’autre côté
Je connaissais Jen avant cette séance. Tatoueuse de métier, photographe avant cela, elle aussi créative, sensible à ce que l’art peut faire dans une vie. Il y a des gens avec qui le terrain est déjà préparé avant même qu’on se retrouve face à face. Des gens qui comprennent parce qu’ils habitent le même territoire intérieur, parle le même langage : celui de ceux qui ont choisi de mettre leur sensibilité au service de quelque chose.
C’est aussi pour ça que cette séance m’a touchée différemment. Le lien mère-enfant aussi évidemment, ce message reçu un jour particulier mais pas uniquement… Il y a surtout cette façon qu’on a, les indépendants créatifs, de se reconnaître et de se soutenir. De choisir les uns les autres parce qu’on croit à ce que l’autre fait et pas par simple commodité.
C’est déstabilisant, d’être le photographié quand on a toujours tenu le boîtier de l’autre côté.
On connaît tous les mécanismes, les mouvements, les petits subterfuges pour nous détendre et être plus naturels. Et pourtant, quand on se retrouve dans le champ, toute cette connaissance technique ne change pas grand chose à ce qu’on ressent : un inconfort passager, un rire nerveux et contenu d’être observé & l’envie de contrôler quelque chose sur laquelle on a pas la main et puis, si on a de la chance et si on fait confiance à la personne en face, un lâcher prise progressif qui laisse entrer quelque chose de vrai… On intègre la présence de l’autre comme quelque chose de rassurant.
Cette personne est là pour nous aider à nous rappeler, fixer quelques petits gestes que même le meilleur des selfies ne pourra jamais capturer : les regards et les gestes qui ne sont pas façonnés, provoqués, connus de nous. Notre image est libre parce qu’à ce moment-là, elle n’importe pas. Nous sommes dans nos corps, nous ressentons, nous vivons.

Ce jour-là sous le regard de Karolina avec ma fille, j’ai compris de l’intérieur ce que je demande aux gens de traverser quand ils viennent me voir. Et j’ai compris aussi, viscéralement, pourquoi ces images-là comptent tellement. Pas parce qu’elles sont belles, (même si elles le sont absolument croyez-moi). Mais avant tout parce qu’elles ramènent invariablement à notre condition humaine, fragile, inconstante, complexe & complexée.
Ma fille court, elle rit, elle grandit à une vitesse qui m’échappe parfois. Avoir des images de nous deux, dans cet instant précis de nos vies, c’est une façon de ralentir quelque chose d’irréversible. Le temps…
C’est dans cet état d’esprit que j’ai lu le message de Jen. Et je pense que ça a changé la façon dont j’ai abordé notre moment ensemble.



Une après-midi sans itinéraire
On était parties sans vraiment savoir où on allait. Ca commence très souvent comme ça, on avait une idée, mais la réalité nous propose autre chose, on peut être déçus… Avant de trouver mieux encore, parce que notre boussole interne se recalibre sur le pourquoi nous sommes là. On veut juste se souvenir des petits cailloux dans les chaussures et en rire plus tard.
C’est quelque chose que j’aime proposer pour les séances famille. Pas de lieu imposé, pas de décor choisi à l’avance sur Pinterest, pas d’injonction à reproduire quelque chose qu’on a vu ailleurs. Juste une direction, une heure, et la liberté de laisser l’après-midi décider elle-même de ce qu’elle veut être.
Ce jour-là, nos pas nous ont mené vers un champ gorgé d’ombres près d’une rangée de charmes. Des herbes folles, hautes et denses, avec cette lumière de fin d’après-midi qui rendait tout un peu doré et un peu irréel.
Glenn avait ses dinosaures. Évidemment.
Comment partir vivre une aventure sans de dignes compagnons ?
Ce qui a suivi, c’est une de ces après-midis dont on sort avec le sentiment d’avoir assisté à quelque chose de précieux sans vraiment pouvoir dire quoi exactement. Le cache-cache dans les herbes hautes, Glenn qui disparaît et réapparaît en criant de rire. Les roulades dans l’herbe, les genoux verts, les cheveux défaits. Les cookies sortis d’un sac à un moment où personne n’avait vraiment faim mais où tout le monde en a voulu quand même.
Jen riait beaucoup. Glenn aussi. Moi aussi, d’ailleurs.
C’est ça, une séance lifestyle réussie : le moment où on oublie tous pourquoi on est là, et où on est juste là. à discuter parmi les herbes, couverts de miettes et le souffle relâché.




Des miettes comme des souvenirs sur le chemin
Ce fil fascinant qui relie une mère à son enfant, les blagues rien qu’à eux, les mots doux glissés yeux dans les yeux, les gestes affectueux… tout ça, je ne peux pas le fabriquer ou l’inventer.
Je peux juste créer les conditions pour qu’il apparaisse.
Et me tenir prête, tout en restant discrète.
La main de Jen qui attrape Glenn automatiquement, sans y penser, au moment où il passe près d’elle. Le geste de protection si naturel qu’il est presque invisible, et pourtant c’est lui qui fait l’image. Les éclats de rire pour une blague intérieure que je ne comprends pas et que je n’ai pas besoin de comprendre pour sentir qu’elle est vraie.
Entre eux, indéniablement, la complicité était là, aussi naturelle que les herbes folles dans lesquelles ils couraient. Il a suffi de rester dans l’ombre et de garder les yeux ouverts, jouer à une autre forme de cache-cache. Parfois je me sens comme un reporter animalier, à retenir mon souffle et attendre.




Archiviste & nostalgique
L’enfance passe.
C’est une fatalité que l’on peut voir de deux manières. On sait que les couloirs du temps sont plus souvent à sens unique et difficile à remonter par le seul effort de notre mémoire. Je dirai même que souvent, on ne mesure vraiment cela qu’après, quand on regarde une photo d’un an ou deux ans en arrière et qu’on réalise que la personne dans l’image n’existe déjà plus tout à fait de cette façon là. Les joues ont changé, la voix a changé, les jeux ont changé, quelque chose d’imperceptible s’est déplacé. Comme si les couleurs s’étaient affadies…
La mémoire fait ce qu’elle peut. Elle conserve des impressions, des sensations, des bribes, un immense puzzle dont les pièces ont une forme trop élaborée pour trouver leurs voisines. La précision d’une image devient donc vite compromise… Elle ne garde pas la façon exacte dont Glenn tenait son dinosaure ce jour-là, ni la couleur de la lumière dans les herbes, ni le sourire de Jen quand elle le regardait courir pour se cacher.
Les photos, elles, ont cette humble magie-là.
Ce que cette coïncidence m’a confirmée, ce jour où j’étais simultanément de l’autre côté de l’objectif et en train de photographier Jen et Glenn : se créer des archives de sa propre vie, de son propre lien avec ses enfants, c’est un acte d’amour concret.
Un geste pour soi, pour eux, pour plus tard sans vanité.
Les familles qui viennent me voir ne ressemblent pas toutes à la même image. Il y a des mamans seules avec leurs enfants, des papas seuls, des familles recomposées, des familles nombreuses, des familles de deux. Ce qui les rassemble, c’est simplement l’envie de garder quelque chose de ce qu’ils vivent ensemble, pendant que c’est encore là sous cette forme précise.
Je photographie tout ça avec le même soin, la même attention, le même désir de ne rien laisser passer.
Parce que je suis maman aussi.
Et je sais.
With Love.
Lorelyne.
Cette après-midi avec Jen et Glenn m’a laissé exactement ce que les meilleures séances laissent toujours : l’envie de recommencer.
Jen tatoue des histoires sur des peaux. Moi je les archive sur papier et sur écran. Les médiums sont différents, l’intention est la même : que quelque chose de beau reste, que quelque chose de vrai soit visible.
Son travail à découvrir pour les amoureux du doux & coloré : @jenepi.tattoo
Si vous voulez qu’on construise quelque chose ensemble, une balade sans itinéraire, un champ trouvé par hasard, des cookies et peut-être des dinosaures, je serais très heureuse d’en parler.











